Comment échapper au mariage.
16. LE RETOUR D’HILARY
de Marion Zimmer Bradley
I
A Syrtis, ils tournèrent et s’engagèrent sur la Grande Route du Nord, qui s’incurvait à l’est vers les Kilghard. Hilary Castamir n’aurait jamais cru qu’un voyage à cheval fût si fatiguant. Dans les meilleures conditions, elle était au mieux une cavalière indifférente, et les conditions n’étaient pas les meilleures. Elle était en selle depuis trois jours maintenant, et la route d’Arilinn était longue et dure aux pieds de son cheval.
Il lui tardait d’arriver à la maison, de voir sa mère et son père, sans parler de son frère et de ses petites sœurs, dont la dernière était née depuis son départ à la Tour, quand elle avait dix ans. Elle en avait dix-sept maintenant, bien qu’elle en parût moins – Jeune fille à l’air maladif, d’une maigreur pathétique. Elle aurait pu être jolie si sa santé avait été meilleure.
Mais maintenant, elle ne pensait plus à rien, pas même aux retrouvailles avec ses parents, tant elle était lasse. Elle n’aspirait qu’à démonter et se reposer quelque part ; mais en présence de son escorte, il aurait été inconvenant d’afficher des signes de fatigue. Une Gardienne, se répéta-t-elle, devait toujours avoir une tenue parfaite en public. Puis elle pensa douloureusement : Mais je ne suis plus Gardienne. On l’avait renvoyée comme un paquet, disgraciée.
Non, se dit-elle avec fermeté, pas disgraciée. Le mois précédent, Léonie avait écrit à ses parents pour bien mettre les choses au point.
Hilary avait passé près de sept ans à la Tour d’Arilinn, et Léonie, qui l’avait choisie comme Gardienne, ne lui avait rien reproché. Simplement, sa santé l’avait trahie, et on avait fini par la renvoyer pour éviter une catastrophe. Pour cette raison, Léonie ne lui avait pas arrangé un mariage, comme c’était la coutume en les rares occasions où une vierge était renvoyée de la Tour. Ses parents pourraient choisir de lui donner un époux quand sa santé serait rétablie.
Comme ils quittaient la Grande Route du Nord pour s’engager sur un petit embranchement s’enfonçant plus profondément dans les Kilghard, un jeune homme monté sur un beau cheval noir, la cape verte de cadet de la Garde sur les épaules, quitta le carrefour où il s’était posté et vint à leur rencontre. Quand il fut plus près, Hilary réalisa que c’était son frère aîné, Despard.
Il devait avoir dix-neuf ans maintenant. Elle ne l’avait pas vu depuis des années, mais il ressemblait beaucoup à ce qu’aurait été Hilary si elle avait eu deux ans de plus et si elle avait été de santé robuste. Il avait les joues rondes et rouges de froid et d’excitation, comme les petites pommes sauvages des haies.
Il s’inclina de sa selle et dit d’un ton étonnamment cérémonieux :
– Dame Hilary…
– Hilary suffira, Des, dit-elle. Tu n’as plus à faire de façons avec moi ; Maman ne te l’a pas dit ? C’est fini maintenant ; je rentré pour de bon.
Les yeux du jeune homme s’assombrirent.
– Ils ne m’ont rien dit. Qu’est-ce qui s’est passé, ma sœur ? Si ce n’est pas indiscret.
– Pas du tout, ait-elle, et je peux tout te dire. Mais Léonie a mis Maman et Papa au courant, et je croyais qu’ils t’avaient prévenu.
– Non ; ils m’ont seulement dit que tu venais à la maison. J’ai d’abord cru qu’il s’agissait d’une visite ; et à l’air de Maman, je n’ai pas osé lui demander des détails. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Hilary sourit. Connaissant sa mère, elle aurait dû s’y attendre.
– Rien d’extraordinaire, dit-elle. Juste que j’étais si souvent malade que ça perturbait la vie de la Tour, alors ils ont jugé que je ne pouvais pas y demeurer plus longtemps.
Elle ressentait une étrange inquiétude ; la lettre de Léonie s’était-elle égarée ? Mais elle écarta cette idée.
– Tu es depuis longtemps sur la route ? demanda Despard.
Elle eut un sourire las, qui la vieillit et fit ressortir sa maigreur ; elle le comprit à l’air consterné de son frère.
– Tu n’as vraiment pas bonne mine, Hilary ; il faut nous dépêcher d’arriver à la maison.
– Merci ; je serai vraiment contente d’être au chaud à l’intérieur et de me reposer.
– Eh bien, allons-y, dit Despard.
Il éperonna son cheval et se plaça près des gardes de l’escorte. Hilary se redressa en pensant : Nous sommes presque arrivés.
Une barrière en bois bordait la route, et, au bout d’un moment, elle vit des jardins potagers, quelques arbres fruitiers et des buissons à baies comestibles. Enfin, elle vit la cour bien entretenue, et derrière, l’escalier d’honneur montant vers l’imposante porte de bois sombre. En haut du perron, une petite fille qu’Hilary ne connaissait pas. Apercevant Hilary et les gardes, elle hurla :
– Maman, elle arrive !
Une femme de haute taille s’encadra sur le seuil. A première vue, Hilary ne reconnut pas sa mère. Domna Yllana Castamir était grande et mince. Adolescente, elle devait avoir ressemblé à Hilary, mais contrairement à celle-ci, elle n’avait jamais été pâle et émaciée.
Hilary serra la bride à son cheval. Sur le moment, elle ne pensa à rien, qu’à jouir de la cessation du mouvement. Puis elle dit d’une toute petite voix :
– Mère…
– Hé bien, ma fille, comment vas-tu ? Tu as maigri, et je ne peux pas dire que ça t’avantage. Enfin, je suppose que tu dois être fatiguée du voyage. Entre ; nos invités t’attendent pour le dîner.
– Allons, mon amie, laisse-la ôter sa cape avant de commencer à la commander, l’interrompit un petit homme desséché qui apparut à son côté.
Hilary reconnut son père, Dom Arnad Castamir. Dans son enfance, il lui paraissait énorme, imposant et puissant ; maintenant, elle voyait que c’était un vieil homme, éclipsé par une épouse agressive. Il descendit le perron à la rencontre d’Hilary, lui tendit les bras et l’aida à démonter, puis se pencha pour l’embrasser. Il avait l’odeur familière dont elle se souvenait encore de son enfance – mélange d’odeur de cheval, de sueur, et de la concoction de simples et de cannelle qu’il prenait pour sa toux. Il la serra sur son cœur en disant :
– Tu es trop maigre, ma fille ; ils ne te donnaient rien à manger dans cette Tour ?
– Oh si ; tout le monde a été très bon pour moi, dit Hilary. Mais c’est la raison de mon retour : ma santé se dégradait. Léonie ne vous l’a pas écrit ?
– Si, Dame Léonie a écrit, dit sa mère. Mais elle est restée si vague que nous nous sommes inquiétés.
Elle fit entrer Hilary dans le hall et lui ôta sa cape.
– Dépêche-toi, ma chérie ; on t’attend pour le dîner. Nous avons invité nos voisins pour qu’ils voient par eux-mêmes que tu n’as rien à cacher. Comme tu le sais sans doute, le brusque renvoi d’une Gardienne suscite toujours des commérages.
– Bien sûr que je n’ai rien à cacher, dit Hilary, exaspérée. Je pensais que Léonie te l’avait dit ; j’ai presque vécu dans sa poche pendant sept ans, et quiconque pourrait commettre la moindre indélicatesse sous les yeux de Léonie…
– Oh, mais elle est obligée de dire cela pour sa propre protection, dit sa mère. Après tout, tu es sous sa garde depuis des années, et tu sais aussi bien que moi qu’on ne renvoie jamais une Gardienne si soudainement à moins qu’elle n’ait pas respecté la décence. Tu n’as rien à me dire, Hilary ?
Hilary comprit ce que pensait sa mère. Choquée et horrifiée, elle s’écria :
– Mère ! Il paraît qu’il n’est rien de si vicieux que l’esprit d’une femme vertueuse ! Oses-tu penser que je me suis mal conduite ? Il faudrait une volonté plus forte que la mienne pour… pour me dévergonder sous les yeux de Dame Léonie. Et je n’ai jamais été tentée de… de me dévergonder ainsi.
Elle avait parlé avec conviction et fermeté, mais sa mère eut l’air sceptique.
– Allons, ma fille, tu oublies que j’ai été jeune avant toi.
– Je peux seulement te dire que tu étais jeune autrement ! dit sèchement Hilary.
– Comment oses-tu me parler ainsi ? dit Dame Yllana avec colère.
Hilary regretta aussitôt ses paroles, la gorge serrée de larmes inattendues.
– Mère, je ne voulais pas être impolie, mais Léonie n’a dit que la vérité. Et si tu ne me crois pas, ajouta-t-elle avec une colère soudaine, envoie chercher la sage-femme à Castamir et demande-lui son témoignage.
– Hum, la Dame d’Arilinn est sujette comme tout le monde aux faiblesses humaines… commença Dame Yllana.
– Viens, Yllana, l’interrompit Dom Arnad. Tu ne dois pas parler ainsi de Dame Léonie. Laisse donc cette petite s’asseoir et se reposer. Elle a l’air terriblement fatiguée.
– Et je le suis vraiment. Merci, Papa, murmura Hilary, se laissant tomber sur un banc de chêne du hall.
– Oui, repose-toi un peu, ma chérie. Et tu voudras sans doute te peigner et t’arranger un peu avant le repas, dit sa mère. Oh, ne fais pas cette tête ridicule mon enfant ; tu ne peux pas te cacher éternellement derrière les murs de la Tour comme tu l’as fait toutes ces dernières années. Tu rentres dans la famille maintenant ; et que ça te plaise ou non, il faut te faire à l’idée que tu as es devoirs envers elle. Oh, voilà la belle-famille de ton frère. Tu ne connais pas bien Cassilda ? Peu après ton départ pour la Tour…
Hilary savait qu’en échange du don de leur fille à la Tour, un mariage avait été arrangé pour son frère avec une fille d’une branche mineure des Hastur.
– Si, je connais Cassilda di Asturien, dit-elle avec lassitude. J’ai fait sa connaissance lors d’une visite ici, il y a quelques années ; elle était enceinte à l’époque. Mais je ne sais pas si l’enfant est un garçon ou une fille.
L’enfant devait avoir trois ou quatre ans maintenant, pensa-t-elle.
Cela fit diversion. Pensant à son petit-fils, sa mère oublia sa fille.
– C’est un garçon, dit-elle, attendrie. Je croyais te l’avoir écrit. Il a à peu près le même âge que ma cadette. Mais j’oubliais ; tu n’as pas encore vu la plus jeune de tes sœurs.
– Ça, tu me l’as écrit, dit Hilary, soulagée du nouveau tour que prenait la conversation. Elle s’appelle Maellen, non ? Ce n’est pas un nom qu’on donne dans notre famille.
– Maellen, répéta sa mère. Il y eut une princesse Hastur de ce nom ; c’est du moins ce qu’on m’a dit. Ton père voulait l’appeler Cassilda, mais il y a une Cassilda derrière chaque arbre de ces terres.
– Et Maellen a maintenant… combien ? Cinq ans ?
– Tu la verras au dîner, répondit sa mère. Oui, cinq ans – un peu plus âgée que mon petit-fils, qui est un autre Rafael. Comme s’il n’y avait pas assez de Rafael dans les Domaines.
Au ton, on devinait facilement que ce n’était pas elle qui avait choisi le nom.
– Ce garçon aurait dû porter le nom du père de Despard, ou de son père à elle. Enfin, viens dîner, ma chérie, tu es beaucoup trop maigre. Tu n’es pas malade, au moins ?
Paniquée, Hilary se demanda de quoi sa mère pensait que ses invités avaient discuté. Mais son conditionnement familial était encore puissant, alors elle se leva docilement, fouillant dans son aumônière dont elle tira un petit peigne qu’elle se passa rapidement dans les cheveux. Tout à l’heure, elle était affamée, n’ayant rien pris depuis le matin, mais maintenant, la seule odeur de la nourriture lui donnait la nausée. Elle n’avait qu’un désir : s’allonger. Mais elle savait que sa mère n’accepterait jamais, et elle se dit qu’à défaut, elle pouvait se réfugier à l’écart dans un coin de la salle à manger.
– Tu t’y prends bien mal, remarqua Yllana, lui prenant le peigne des mains et peignant vigoureusement les boucles emmêlées. Là, tu as l’air un peu plus civilisé. Allons, viens ma chérie.
Elle prit fermement Hilary par le bras, et, suivies de Despard et de son père, elles entrèrent dans la salle à manger.
– Rien n’a changé, dit-elle, regardant autour d’elle.
Saisissant au bond cette remarque, sa mère dit d’un ton ulcéré :
– Je te l’avais bien dit, Arnad, que nous devions remplacer les tapis ou au moins les rideaux. Rien n’a changé depuis que l’enfance d’Hilary et Despard.
Hilary eut envie de dire qu’elle avait voulu faire un compliment, mais elle savait que sa mère ne l’entendrait pas. Elle écoutait rarement.
Au bout de la table, à la place d’honneur, était assise une femme qu’Hilary reconnut à peine. C’était la mère de Ginevra, l’épouse de Despard.
– Dame Cassilda, je te présente ma fille Hilary, dit Yllana. Elle arrive d’Arilinn où elle est en formation pour devenir Gardienne.
Hilary se demanda pourquoi se mère parlait au présent. Peut-être était-il naturel que ses parents – sa mère en tout cas – cherchent à dissimuler son échec.
Enfin, cette femme l’apprendrait tôt ou tard ; mais peut-être ne séjournerait-elle pas chez eux assez longtemps. Cassilda s’enquit poliment de la santé de Dame Léonie, à quoi Hilary répondit que Dame Léonie allait bien, quoique étant peu surmenée pour l’heure. Elle perçut la critique informulée de Ginevra : Alors pourquoi es-tu ici au lieu d’être près d’elle pour l’aider ? Mais bien sûr, Ginevra était trop polie pour dire sa pensée tout haut. Hilary s’assit sans un mot, laissant la désapprobation de Cassilda Hastur déferler sur elle. Quelqu’un lui passa un plat de lapin cornu rôti et de racines blanches bouillies, et elle se servit sans regarder ce qu’elle prenait. Pour ce que ça l’intéressait, ce pouvait aussi bien être du cœur de banshee. A Arilinn, elle avait perdu l’habitude de manger de la viande, car la plupart des Gardiennes avaient pour coutume d’être végétariennes. Elle s’efforça de mastiquer une bouchée de viande, mais elle ne voulut pas descendre. Sa mère parlait avec Cassilda de quelque trait d’intelligence de leur petit-fils commun. Au prix d’un violent effort, Hilary parvint à avaler. A Arilinn, elle mangeait généralement seule et dans le silence. Les grands repas de famille tels que celui-ci étaient rares, sinon inexistants. Il lui était pénible de manger, et plus encore d’observer les bonnes manières et le protocole.
Elle s’efforça de se concentrer sur ce que disait Despard et sur la fillette qui venait d’entrer. Ce devait être la petite sœur qu’elle n’avait jamais vue. Maellen avait de beaux cheveux roux et bouclés, et Hilary se demanda si elle aurait assez de laran pour être choisie par la Tour dans un avenir indéterminé. Bien sûr, il était, beaucoup trop tôt pour faire ne fût-ce qu’une conjecture raisonnable.
La petite s’arrêta près d’elle et demanda :
– Tu es ma grande sœur Hilary ? Maman m’a parlé de toi.
– Oui, c’est moi.
– Pourquoi tu n’es pas à la Tour ?
– Parce que j’étais malade et qu’on a dû me renvoyer, dit Hilary en souriant.
– Si tu es malade, dit la petite avec logique, pourquoi tu n’es pas au lit ?
C’était une excellente question, pensa Hilary. Dommage qu’elle ne pût proposer une réponse aussi excellente.
– Maman voulait que j’assiste au dîner de ce soir, dit-elle enfin.
– Oh !
Maellen cessa de questionner, et Hilary se dit que, malgré son jeune âge, la fillette savait déjà qu’on ne posait pas de questions à sa mère.
– Je peux m’asseoir sur tes genoux ?
– Si tu veux, dit Hilary, la soulevant du sol.
Maellen se blottit contre elle.
Cassilda Hastur, qui les avait entendues, dit :
– Oui, Hilary, si tu arrives de la Tour, comment se fait-il que tu dînes avec nous ce soir ?
– J’ai obéi au désir de mes parents, répondit Hilary.
– Cassilda, il faut que tu connaisses ma sœur Hilary, intervint Despard.
– Mais Hilary, tu ne manges rien, l’interrompit Dame Castamir. Tiens, voilà un beau morceau de lapin cornu, dit-elle, le posant dans l’assiette d’Hilary.
Et Hilary se signala à l’attention générale en vomissant abondamment sur la table et sur ses voisins.
II
Un peu plus tard, quand Hilary eut été mise au lit et que les invités furent partis, Dame Castamir la foudroya avec colère.
– Comment as-tu pu faire une chose pareille ? Maintenant, les dieux seuls savent ce qu’ils vont penser.
– Rien de pire que ce que tu penses toi-même, l’interrompit Hilary.
– Ne sois pas impertinente, dit sa mère, furieuse. Maintenant que tu as affiché ton état devant nos nobles voisins, comment allons-nous pouvoir te marier ?
– Maman, dit Hilary d’une voix égale, ma santé ne me permet pas de me marier tout de suite. C’est la raison pour laquelle on me renvoie à la maison ; si je n’ai pas eu assez de forces pour rester à Arilinn, comment veux-tu que j’en aie assez pour convoler ?
– Ne dis pas de sottises ; si tu ne peux pas être Gardienne, tu dois te marier, et dès que possible, dit sèchement Yllana Castamir. Quel autre état y a-t-il pour une jeune femme respectable ? Et tu as déjà dix-sept ans.
– Donc je suis encore loin d’être sénile, remarqua Hilary. Et je pourrai toujours me couper les cheveux et me faire Renonçante, comme une fille Aillard l’a fait récemment.
– Ce n’est pas le moment de plaisanter, dit sa mère avec humeur. Les femmes de notre rang ne font pas ce qu’elles veulent ; notre condition nous impose des devoirs. Evidemment, après tant d’années passées à la Tour à faire ce que tu voulais…
C’était bien la dernière chose à dire pour décrire ses années d’Arilinn, constamment soumise à la volonté de Léonie, se dit-elle.
– En tout cas, tu n’étais pas contrainte de faire ton devoir envers ton clan et ta famille, dit durement sa mère. Mais maintenant qu’on t’a renvoyée, tu y es obligée. A la fin de cette décade, j’espère que tu te sentiras assez bien pour assumer de petites fonctions. Et quand on saura que nous avons une fille à marier, toute notre parenté va affluer ici, j’imagine.
– Je ne peux pas t’empêcher d’imaginer ce que tu veux, dit Hilary, avec l’impression qu’une machine de terrassement des Terriens venait de l’écraser.
Peu importe ce qu’elle disait, sa mère ne l’écoutait pas, de toute façon.
III
Pendant les trois ou quatre jours qui suivirent, Hilary ne fit qu’exécuter les ordres incessants de sa mère. Une couturière fut convoquée, à qui plusieurs robes de gala furent commandées. En n’importe quelle autre circonstance, Hilary aurait été ravie, mais il était si évident que ces robes étaient destinées à la produire à son avantage sur le marché du mariage qu’elle les considéra avec cynisme.
A la fin de la décade, sa mère et son père donnèrent un petit bal. Tout Syrtis et les habitants du village voisin y assistèrent. Hilary, qui n’avait guère envie de danser, passa le plus clair de la soirée toute seule à écouter les musiciens. Puis son frère Despard s’approcha d’elle avec deux jeunes gens.
– Rafael Hastur, fils du Régent, dit-il, et son écuyer, Rafael Syrtis.
Rafael Hastur, bel homme d’environ trente ans, s’inclina.
– Je crois que nous nous sommes rencontrés quand nous étions enfants en de semblables circonstances, damisela. C’était l’année précédant ton entrée à la Tour.
– Je m’en souviens, dit Despard. Hilary était trop jeune pour danser même avec des cousins, alors elle regardait les musiciens du haut de l’escalier. Tu es monté avec ta sœur Cassilda, et nous avons dansé une ronde avec la gouvernante et le maître d’armes.
– Je me rappelle aussi, dit Hilary en souriant. Mais je viens de passer des années dans l’isolement à la Tour, et je n’ai jamais dansé en public.
– Alors, je vais me prévaloir de ma qualité de parent – et même de cousin – pour te demander de me faire l’honneur de cette danse, dit Rafael Hastur en lui tendant la main.
Elle n’en avait guère envie, mais elle se dit que ça ferait plaisir à sa mère de la voir danser avec le fils unique d’Hastur. Ensuite, Rafael Syrtis lui dit que, si elle était la parente de son seigneur, elle devait l’accepter pour cavalier, alors elle dansa avec lui aussi, puis avec Despard. Ensuite, elle dut s’asseoir avec un verre de cidre pour recouvrer ses forces. Sa mère choisit ce moment pour lui demander si elle avait dansé. Oui, dit Hilary, avec les deux Rafael, et Dame Yllana émit un grognement réprobateur.
– Pure perte de temps, ma chérie ; Rafael Hastur est fiancé à sa cousine Alata Elhalyn. Quant au jeune Syrtis, c’est le fils du maître fauconnier du Seigneur Danvan, et il a la réputation d’aimer les hommes et d’être cristoforo, dit-elle. Il ne vaudrait rien pour toi ; il paraît qu’il était fiancé à une pupille d’Hastur, mais la jeune fille va épouser Kennard Alton. Si le Seigneur Hastur n’a pas voulu de lui pour sa pupille, il n’en voudra pas non plus pour toi.
– Mère, protesta Hilary, tu ne penses donc jamais à autre chose ?
– Pas jusqu’à ce que tu sois établie ! dit Dame Yllana, qui s’éloigna pour revenir bientôt avec un rouquin corpulent.
– Dom Edric Ridenow, dit-elle, permets-moi de te présenter ma fille Hilary, qui, voilà quelque jours, était pressentie pour être Gardienne d’Arilinn.
Il s’inclina.
– Je crois que tu connais mon frère Damon Ridenow, dit-il. Il a parlé de toi quand il est venu nous voir. Il est actuellement officier de santé dans la Garde.
– Je connais bien Damon, dit Hilary. Nous avons été amis pendant des années, et je crois qu’il était aussi très lié avec Léonie.
Autant qu’un homme peut l’être avec une Gardienne jurée, pensa-t-elle. Hilary en était venue à se dire que, quelle que fût la raison officielle donnée par Léonie pour le renvoi de Damon, la vérité, c’est qu’elle commençait à penser à lui comme une Gardienne ne peut penser à aucun homme. Et naturellement, Damon avait dû partir. Hilary fut contente de savoir qu’il était maintenant dans la Garde. Elle espérait que, tôt ou tard, elle le reverrait. Maintenant, si Mère se mettait en tête de me marier avec lui, mais elle était sûre que cette idée n’effleurerait même pas sa mère. Elle n’aurait pas cette chance.
– Puisque tu viens d’Arilinn, je suppose que tu aimes la chasse, damisela ?
Hilary allait lui expliquer que sa santé ne lui permettait guère de monter ou de chasser, mais Dame Yllana intervint.
– Hilary aime beaucoup la chasse au faucon, dit-elle, serrant violemment le bras d’Hilary pour prévenir une contradiction.
Edric sourit, ses yeux s’attardant sur le décolleté d’Hilary d’une façon qui ne lui plut pas du tout. Elle se rappela que Damon appelait dédaigneusement son frère « le satyre roux ».
Mais elle ne put s’empêcher de penser qu’étant le frère de Damon, il n’était pas impossible qu’il eût certaines vertus de ce dernier. Et si cela faisait plaisir à sa mère, autant aller chasser avec lui ; elle n’était pas totalement novice. Ils convinrent donc de se retrouver le lendemain.
Avant d’aller se coucher, sa mère lui dit, tout excitée :
– Tu n’es pas folle de joie, petite sotte ? Un Seigneur Comyn, et il est évident qu’il cherche une épouse. De plus il est héritier du Domaine ! Ça te plairait d’être Dame Ridenow ?
Hilary était fatiguée – la soirée avait été longue – mais elle répondit qu’il y avait sans doute pire, et sa mère la quitta pour la laisser dormir.
IV
Le lendemain, Hilary se réveilla sans aucune envie de chasser, ni, à dire vrai, aucune envie d’autre chose sauf de se rendormir. Mais elle savait ce que sa mère en penserait, alors elle se leva, s’habilla, but un peu de lait et descendit à l’écurie.
Dom Edric y était déjà, monté sur sa grande jument grise. Elle pensa que même cette robuste bête devait avoir du mal à porter son poids. Dom Edric était l’antithèse de Damon : il était grand et gros – presque bouffi – alors que Damon était petit et mince. Et il la regardait – Don, elle devrait apprendre à s’y habituer. Elle n’était plus Gardienne, protégée par sa robe écarlate. Elle se demanda si tous les hommes regardaient les femmes comme ça – comme un enfant regarde la vitrine d’une confiserie. Dans ce cas, sa réadaptation serait encore plus difficile qu’elle ne l’avait pensé.
Mais peut-être n’avait-il jamais appris à se comporter autrement. Elle ne pouvait pas lui demander d’avoir la courtoisie d’un technicien de Tour, et il ne savait peut-être pas qu’elle trouvait ses regards offensants.
– J’ai bien connu ton frère Damon à Arilinn, dit-elle. As-tu déjà séjourné dans une Tour, Dom Edric ?
Il éclata d’un gros rire, grossier comme tout ce qui entourait sa personne.
– Moi ? Dans une Tour ? Les dieux m’en préservent, Dame Hilary. Damon n’est pas du tout mon genre. Les dieux seuls savent comment la même femelle a pu nous mettre bas tous les deux ! Je n’ai jamais eu grande estime pour Damon. Quand il a quitté la Tour, j’espérais qu’il deviendrait plus viril, mais j’ai été déçu. Les hommes des Tours sont efféminés – je n’en ai jamais vu qui aient des tripes. Naturellement, on ne demande pas ça a une dame, minauda-t-il – le mot n’est pas trop fort – et Hilary sentit le cœur lui faillir.
– Damon m’a dit un jour que les hommes des Comyn ont soit de la cervelle, soit des tripes ; mais qu’il est rare de trouver les deux chez la même personne…
– C’est vrai, dit Edric. Damon a eu la cervelle, et moi les tripes.
Et tu en es fier, pensa Hilary. Un homme du genre d’Edric était capable de se vanter de ne pas avoir de cervelle, et ne voulait pas reconnaître du courage à son frère. Ce n’était pas tant que Damon manquait de courage qu’Edric manquait d’imagination. Elle le lui dit, et Edric remarqua :
– Oui, et j’en remercie les dieux. A mon avis, l’imagination est très bien pour les dames ; mais qui voudrait d’un homme imaginatif qui ne parviendrait pas à agir quand il le faut.
Moi, entre autres, pensa Hilary. Elle savait déjà qu’Edric avait trop peu de laran pour lire ses pensées. Enfin, il doit avoir d’autres vertus, s’obstina-t-elle. Elle concentrait toute son énergie pour rester en selle ; dans le meilleur des cas, elle n’était qu’une cavalière indifférente.
Après avoir été Gardienne à Arilinn, l’idée d’être mariée à un homme complètement dépourvu de laran lui faisait l’effet d’être unie à une bête. Mais sa mère, qui avait très peu de laran elle-même, ne trouverait pas que c’était une raison suffisante pour refuser ce mariage. Hilary se raidit en l’attente de sa demande qu’elle sentait venir, se cuirassant à l’avance pour faire la volonté de ses parents. Personne n’échappe à un mariage pareil, se dit-elle. Je le savais déjà à l’âge de Maellen…
L’air frais lui rosissait les joues, et elle ne réalisait pas comme elle était ravissante dans sa tenue d’amazone. Elle savait qu’elle était jolie ; les hommes la regardaient depuis ses treize ans, mais sa fonction de Gardienne l’avait protégée de toutes les avances. Elle savait que Dom Edric pouvait – et devait – la regarder avec désir. Cela ne la révoltait pas spécialement. Elle connaissait des femmes mariées à des hommes indifférents au sexe féminin, et elle savait comme elles étaient malheureuses. Pour difficile que ce fût d’être livrée à des désirs qu’on l’avait entraînée à supprimer, c’était encore pire de se trouver unie à un homme qui concentrait tous ses désirs sur un beau cadet de la Garde, ou sur un horrible petit page.
L’intensité du regard d’Edric la troubla, et, pour la première fois, elle se demanda ce que ce serait que d’être unie à un homme qui ne partagerait jamais ses pensées les plus intimes. Elle avait connu peu d’hommes, à part les télépathes d’Arilinn, et voilà qu’on lui offrait ce lourdaud qui se vantait de son manque d’imagination et de sensibilité comme si c’étaient des titres de gloire. Ce n’était pas une perspective de vie exaltante ; mais si c’était son devoir, se dit-elle, s’efforçant de calmer sa révolte intérieure, elle épouserait Edric. Après tout, quelle alternative avait-elle ? En quittant Arilinn, elle espérait avoir quelques mois pour se réadapter ; elle aurait dû mieux connaître sa mère.
Edric avait rapproché son cheval du sien.
– Je suis un homme simple, Hilary, dit-il en souriant. Je ne tournerai pas autour du pot. Tu sais que ma famille et la tienne espèrent nous marier. Cela te convient-il ?
Au moins, il est honnête, pensa Hilary. Elle l’en regarda avec un peu plus de sympathie et répondit :
– C’est vrai. Ma mère m’a dit que tu cherchais une épouse.
– Puis-je donc te demander officiellement en mariage ? dit Edric.
– Si tel est ton désir, répondit-elle avec modestie. Bon, peut-être que ce pauvre garçon manque seulement d’éloquence, se dit-elle, et elle sourit.
– Eh bien, considérons que c’est fait. J’ai faim, ajouta-t-il. Nous pourrons annoncer la nouvelle à ta mère quand nous rentrerons déjeuner.
– Si tu veux. Je crois qu’elle sera contente, dit Hilary.
Elle n’avait guère envie de manger, et elle ne comprenait pas comment il pouvait avoir faim après l’énorme petit déjeuner qu’il avait pris ; mais peut-être que le pauvre homme s’empiffrait parce qu’il était timide et ne voyait pas ce qu’il pouvait faire d’autre. Elle savait que certains jeunes gens des Tours se goinfraient pour dissimuler leur nervosité ; et elle se dit qu’il lui plairait peut-être mieux avec quelques défauts.
– Mais nous n’avons pas encore chassé, dit-il décapuchonnant son faucon qui s’envola.
A la Tour, il y avait des fauconnières enthousiastes, certaines allant même jusqu’à dresser leurs propres oiseaux, mais Hilary n’avait jamais beaucoup chassé. Alors elle regarda avec intérêt le faucon monter dans le ciel. Damon, elle le savait, était un fauconnier très compétent ; et la petite Callista savait déjà très bien chasser avec le sien – un grand oiseau comme celui d’Edric.
Le faucon d’Edric ressemblait assez à l’oiseau favori de Damon. Elle en fit la remarque, et Edric répondit avec indifférence :
– C’est sans doute le sien. J’ai toujours pensé que la fauconnerie était un sport de femmes ; et aucun homme de ma connaissance, à part Damon, n’aime autant ce passe-temps. Enfin, mieux vaut lui que moi. S’il veut dresser des faucons pour les dames, ça m’épargne le problème d’avoir un fauconnier étranger à demeure. Mais quand nous serons mariés, et que Damon dressera tes faucons, veille à ce qu’il s’en tienne là.
Hilary rougit. Sa pensée était évidente, même sans l’aide de la télépathie, et la remarque frisait l’inconvenance. Son père, Despard ou Damon, n’auraient jamais parlé ainsi en sa présence – et auraient encore moins gloussé de façon suggestive. Pourtant, elle se raccrocha à l’idée qu’un homme parlant avec sa promise n’avait pas besoin d’être aussi courtois que les autres.
Les yeux d’Edric étaient fixés sur le faucon ; la vue d’Hilary ne portait pas si loin, mais Edric éperonna son cheval et courut vers l’endroit où l’oiseau piquait sur un petit animal qui détalait dans l’herbe. Le temps qu’elle le rejoigne, il était debout sur ses étriers et appelait l’un de ses chiens avec humeur. Le gibier était sans doute un écureuil, déjà mis en pièces par le faucon et la meute, et il n’en restait rien, que quelques lambeaux de fourrure ensanglantés.
– Ça ne valait pas notre peine, dit Edric, fronçant les sourcils. Mais, ça m’a quand même donné de l’appétit.
La scène avait tout fait, sauf donné de l’appétit à Hilary. En fait, elle avait l’impression qu’elle serait dégoûtée de manger pendant très, très longtemps. Pourtant, elle se contrôla, sachant que sa mère serait très mécontente si elle manifestait quelque signe de faiblesse.
Les chasseurs rentrèrent à la maison, et bientôt toute la famille fut rassemblée.
– Hilary et moi avons quelque chose à te dire, dit Edric à Arnad Castamir, et j’espère que tu seras content.
– Cela signifie-t-il, Dom Edric, qu’il y a un mariage en vue ? demanda Dame Yllana.
Edric hocha la tête, et sa mère sourit à Hilary. Il y avait longtemps que sa mère ne l’avait pas regardée d’un air si approbateur.
Son père regarda Edric d’un air hésitant.
– Tout ce qui fait plaisir à Hilary me fait plaisir aussi, dit-il enfin, serrant cordialement la main d’Edric avant de lui donner l’accolade.
– Tout ce que désire Hilary… dit Despard en souriant. Si tel est ton choix, ma sœur…
Son père ouvrait une bouteille de cidre maison.
– J’ai mis ce cidre en bouteille avant la naissance de Despard, dit-il. Nous en avons bu pour la première fois à son mariage, et maintenant, nous allons fêter les fiançailles d’Hilary.
Hilary accepta un gobelet et but. Puis elle s’évanouit dans les bras de son père.
Elle revint un peu à elle dans l’escalier tandis qu’on la transportait dans sa chambre.
– C’était seulement… l’odeur du sang, voulut-elle expliquer, et elle reperdit connaissance. Quand elle s’éveilla, Edric était parti, et sa mère était à son chevet, l’air mécontent.
– J’espère que tu réalises ce que tu as fait, petite sotte, dit-elle avec colère. Dom Edric s’est excusé avec profusion, mais il a dit qu’il devait prendre une épouse qui ne soit ni frêle ni maladive. Il craint que tu ne puisses pas lui donner un fils vigoureux, Hilary ; les Ridenow se sont vus épargnés de la stérilité qui a frappé tant de gens des Domaines, et il n’ose pas se lier à une femme qui n’a pas de santé.
– Tant pis pour lui, dit Despard, furieux. Pourquoi n’épouse-t-il pas la fille de son porcher, si c’est tout ce qu’il recherche dans une femme ?
Dame Yllana regarda Hilary, muette de courroux. Quand elle retrouva sa voix, elle gronda :
– J’ai fait ce que j’ai pu. Maintenant, je me lave les mains de ce qui t’adviendra !
Je n’aurai pas cette chance, pensa Hilary. Mais au moins, elle aurait quelques mois devant elle pour recouvrer ses forces.
– Oui, Mère, dit-elle docilement.
Ses yeux rencontrèrent ceux de Despard derrière le dos de Dame Yllana, et il sourit.